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Tunisie : Une page Facebook pour récolter les témoignages sur les viols et briser la loi de silence L’affaire de la fille de 13 ans au Kef, mariée par le juge à son violeur a fait couler beaucoup d’ancre, et fait tapé tellement de doigts sur les claviers des Internautes tunisiens. Entre indignés et les prudes conservateurs adeptes de l’omerta, les clashs se sont multipliés, et les avis se sont fait entendre.     

Bent Trad, blogueuse et facebookeuse anonyme sur Facebook, est peut être celle qui a le plus créé la polémique autour de ses publications depuis jeudi dernier. «Tout a commencé suite à la polémique autour du consentement que peut avoir une enfant de 13 ans. une amie sur Facebook, avec laquelle il m’arrivait d’interagir, m’avait alors envoyé spontanément son témoignage sur un cas de viol qu’elle avait subi à l’âge 13 ans», nous raconte-t-elle.

Le témoignage transformé en imprime écran et partagé en anonyme sur Facebook suite à la demande de la femme une question a créé une déferlante vague de messages de soutien en commentaires. Les partages et les témoignages ne se sont pas fait attendre. «Quand on a 13 ans, on n’a pas conscience de son corps, de la sexualité et certainement pas de la notion du consentement», s’indigne Bent Trad.

Il en pleuvait des témoignages. Et la page de la sulfureuse facebookeuse s’est transformée en quelques minutes en auditoire public, où des dizaines de personnes témoignaient pour la première fois sur les abus sexuels et agressions qu’ils ont vécu jeunes. «Hommes, Femmes, de tous les âges m’envoyaient des messages. Il y avait même un grand-père qui m’avait envoyé son histoire. Il avait des petits-enfants, disait-il, et avait peur qu’ils aient à vivre la même épreuve que lui. En quelques jours, je recevais entre 50 et 80 messages par journée, cela dépasse de loin ce que je pouvais imaginer !», rajoute-t-elle.

En moins de 24h, les réseaux étaient inondés par des histoires d’abus sexuels, subis par des personnes qui témoignaient en anonymes, ou à visage découvert. «Je crois qu’en quelque sorte, cela fait partie du processus de guérison», commente Ben Trad. Mais rapidement, vient l’appel de Bent Trad en statut Facebook, celui de créer une page gérée par plusieurs personnes, pour recueillir les témoignages. «Le nombre hallucinants des personnes qui voulaient s’exprimer, devenait difficile à gérer par une seule personne. Et puis, même psychologiquement, cela devenait difficile à vivre pour moi».

Etre à l’écoute de personnes victimes de violences sexuelles, n’est pas mince affaire, ni épreuve à prendre à la légère. Pour ce faire, être formé, et suivre soi-même une thérapie est d’usage. «Heureusement que je ne suis pas seule. J’ai été contactée par des professionnels, des psychothérapeutes spécialisés en trauma familiaux qui se sont portés volontaires pour me former et me suivre», affirme-t-elle.

Un des plusieurs témoignages reçus par Bent Trad sur facebook

Un des plusieurs témoignages reçus par Bent Trad sur la page Stop Parlons

Cette campagne est de loin, celle qui a le plus choqué dernièrement en Tunisie, de part les douleurs qu’elle évoque et le nombre inattendu des personnes victimes. «Il ne faut surtout pas oublier que je n’ai eu affaire qu’avec des personnes qui ont une connexion internet, et qui soient proches de mon réseau. J’imagine alors ce que peut être le cas, dans les régions rurales et marginalisée», s’exclame Ben Trad.

Spontanément, des internautes se sont portés volontaires pour aider et à poursuivre l’affaire. «Relayer ces témoignages est important, mais cela ne peut pas être l’action principale. Sinon on tomberait dans le voyeurisme et dans le sensationnalisme que je rejette dans l’approche médiatique qui est toujours d’usage en Tunisie dans les affaires de viol».

Collaborer avec des associations spécialisées dans les violences faites aux femmes, comme le centre d’écoute de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) est une des options envisagées par Bent Trad, comme nous le confie-t-elle : «Mais créer une nouvelle association axée sur le travail concernant la violence sexuelle est peut-être un choix à faire». Elle a d’ailleurs été contactée par plusieurs volontaires, pour aider que ce soit financièrement, ou professionnellement, en proposant de créer un site web, ou de s’engager à plein temps pour la création d’un centre d’écoute, entre autre.

«Le point le plus important à mes yeux est celui de choquer et de mettre le point sur les symptômes que peuvent montrer ces victimes et qui peuvent être relevés par leurs proches, et surtout par les parents», rajoute-t-elle. La question de pédophilie en Tunisie n’est pas courante et on n’en parle pas suffisamment. Cela revient-il peut-être à la spécificité de la société tunisienne, de part l’importance du tissu familial dans sa formation. «Mais il ne faut pas oublier, que pour les cas de violences sexuelles faites aux mineurs et les agresseurs en général, sont de la famille, ou des proches», souligne la blogueuse.

Une affaire à suivre, et un point qui peut être un début vers le changement de la législation tunisienne, peu soucieuse des violences sexuelles subies par les mineurs. Et une bonne occasion pour noter l’importance du Net et des réseaux sociaux dans la formation de l’opinion publique et du changement que cela peut provoquer.

«Nous sommes au lendemain d’une révolution avortée qui a dégoûté et désintéressé les jeunes. Mais dans des cas pareils, on se rend compte que le Tunisien n’est pas encore complètement désintéressé. Et qu’il a encore envie de changer les choses vers le meilleur. Et là, je pense à ces lois archaïques. Comme la lois 227bis, 52, 230 et j’en passe», conclut-elle.

Hazar Abidi

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