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Invité du 18 éme épisode de DigiClub, l’ex-ministre des TIC, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Scientique et actuel professeur Stratégie et Management et Technologie en Suisse, Tawfik Jelassi est revenu sur l’évolution de la transformation digitale en Tunisie et sa plus-value dans un contexte économique chaotique (lire la première partie de l’article). 

«On avance, mais très lentement. Le E-Gov est toujours au stade de concept. Il n’est pas encore une réalité. L’administration électronique n’existe pas. Chaque fois qu’un citoyen se présente pour l’obtention d’un passeport, il est obligé de s’absenter et cavaler entre plusieurs administrations pour collecter les documents requis. Cela n’aurait pas été nécessaire si la division en charge des passeports avait été connectée à la municipalité ou autre administration publique. Cela va sans dire que cette absence de digitalisation n’est pas sans impact sur le taux d’absentéisme et derrière sur la productivité et la situation économique de façon générale». C’est ainsi que Tawfik Jelassi a résumé la situation. 

Interrogé sur sa contribution en tant qu’ex-ministre, il a pointé du doigt le manque de temps et la lourdeur de la tâche qui lui a été assignée : «Quand j’ai été nommé ministre des TIC j’avais en charge trois portefeuilles soit l’équivalent de trois ministères à la fois. L’enseignement supérieur a d’ailleurs été l’un des plus difficiles à gérer et m’a pratiquement occupé tout au long de mon mandat ministériel. 

Par ailleurs, comme je faisais partie d’un gouvernement de transition dépourvu de légitimité électorale, il m’était impossible de déclencher des réformes, quelle que soit leur nature. Le gouvernement était en effet tenu de respecter la feuille de route. 

Compte tenu de la problématique de délimitation des missions du gouvernement et les délais très courts, il m’était difficile de travailler sur le développement de la transformation digitale. On ne peut malheureusement réaliser un diagnostic, mettre en place un projet et l’exécuter en douze mois ». 

Si le ministère des TIC était et est dans l’incapacité de déclencher une transformation digitale, à qui revient la tâche ? « C’est au gouvernement», a souligné Tawfik Jelassi. «Déclencher le passage vers l’administration électronique est du ressort du Chef du Gouvernement. On ne peut avancer sans leadership».

Évoquant l’exemple d’une PME suisse, il ajoute que pour passer à la vitesse supérieure, il va falloir dépasser le stade d’avancées incrémentales et s’orienter vers les ruptures technologiques. «En voulant déclencher sa digitalisation, une PME suisse spécialisée dans la fabrication de matelas a non seulement révolutionné son produit en le transformant en un objet intelligent et connecté, mais a également réinventé son business model. De la commercialisation d’un produit, la société s’est tournée vers la commercialisation d’un service en proposant gratuitement ces matelas de qualités et connectés via SIM à des hôtels. L’hôtel ne paye plus l’achat des matelas, mais paye un tarif d’usage une fois qu’il y a un client qui occupe la chambre. 

De plus, comme il s’agit d’un produit intelligent, le fabricant est capable de savoir combien de fois son produit a été utilisé et quand intervenir pour la maintenance». 

Une fois opérée, que peut apporter la digitalisation de façon concrète pour une Tunisie en crise ? Selon Tawfik Jelassi, le digital est une réponse à tous les maux. «La Tunisie souffre d’un chômage galopant, d’une gestion qui laisse à désirer au niveau des entreprises publiques, d’un budget déficitaire et surtout d’un manque criant d’efficacité. En réponse à ces problématiques, il n’y a qu’une solution : l’entrepreneuriat à travers le digital. 

La fonction publique doit plutôt licencier et non recruter, le secteur privé est constitué à 92 % de PME, et est donc limité en terme d’offres d’emploi. L’auto-emploi reste donc la seule issue. Mais pour y arriver, il va falloir amender le Code du Numérique pour en faire un driver, rénover les cursus universitaires et intégrer le concept de l’entrepreneuriat dans toutes les branches, responsabiliser davantage les jeunes et leur assurer l’accompagnement adéquat pour ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Il leur faut un appui financier, pédagogique et didactique pour transformer leurs idées en projets». 

Pour appuyer davantage sa vision sur la plus-value de la digitalisation et son importance, Tawfik Jelassi a ajouté que cette transformation, opérée dans de grandes entreprises européennes et américaines, a induit la création d’un nouveau poste : le CDO, Chief Digital Officer. «Le Chief Digital Officier est également appelé Chief Disruption Officier dans certaines entreprises. Une appellation qui évoque justement cette idée de transformation. Une transformation, qui dans d’autres entreprises tel que le groupe Accor, est appuyée par un comité exécutif de l’ombre (Shadow Executive Committee, NDLR) composé uniquement de jeunes natifs du digital dont la mission est de proposer au comité exécutif “légal” des idées nouvelles qui répondent aux besoins des jeunes, clients d’aujourd’hui et de demain», a-t-il expliqué.

Si cette transformation digitale porte en elle la réponse aux problématiques socio-économiques en Tunisie, la question qu’on doit donc se poser est qu’attend-on pour passer à la vitesse supérieure ? Les freins seraient-ils d’ordre politique, culturel ? Ou est-ce plutôt une question de moyens ? Et si la problématique réside dans les moyens, est-ce d’ordre matériel ou humain ? 

Vous pouvez écouter l'intervention complète de Tawfik Jelassi dans DigiClub en cliquant sur ce lien.

Nadya Jennene

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